NB : Illustration de fond © Julie Turconi 2008

Je me promène dans les rues de la ville, le nez en l'air, au gré des pas lents de ma flânerie, regardant au passage d'un œil distrait les vitrines des magasins. Au hasard de ces pérégrinations sans but, je passe devant une boutique de lingerie. Dans une rue où je n'étais encore jamais venue auparavant. Une enseigne que je ne connais pas non plus, un nom étrange dont je n'ai même jamais entendu parler. Une devanture sans fioritures, mais qui appelle les regards. Qui interpelle la femme en moi. Les mannequins en vitrine sont sexy en diable. Curieuse, je m'attarde. Je n'ai pas acheté de lingerie fine depuis des lustres. Par insouciance, gêne ou manque d'audace ? Je ne sais. J'ai oublié. 

J'ai encore ralenti mes pas. Presque insensiblement. Et sans avoir prémédité le franchissement de cette porte, sans même en avoir eu conscience, je me retrouve soudain à errer dans la boutique, au beau milieu de modèles de toute sorte. Textures douces et soyeuses, couleurs tendres ou violentes, dentelles, résille, soie, satin… 
Personne pour m'importuner, essayer de me vendre à tout prix quelque chose. Il n'y a aucune menace pour mon espace intime dans cet endroit déserté. Je me détends, baisse ma garde, laisse mes yeux et mes mains partir à la découverte des prémices d'un plaisir très féminin. Une envie grandissante de m'amuser, de me laisser aller, de me transformer, monte en moi, comme une marée. Je cède. Je sélectionne différents soutiens-gorges, nuisettes et ensembles. Juste pour voir.

Une fois dans la cabine d'essayage, tout au fond du magasin, je me déshabille lentement, comme une femme qui voudrait séduire un homme. J'ôte mes vêtements simples, sans éclat ni originalité mais confortables, un par un, jusqu'à mes dessous de coton, sans hâte, jouissant par avance du contact inhabituel des matières sur ma peau et de l'image que me renverra le grand miroir en pied. Je me sens à l'aise dans cette boutique. Différente. Libérée de tout complexe ridicule. 

Je choisis pour commencer un modèle de la collection " Sensuelle ", la bien nommée. C'est un ensemble guêpière bustier en dentelle noire, terriblement sexy, provocant. Jeu de transparence et reflets satinés. Je le passe délicatement, l'ajuste. Je me contemple. Il manque un petit quelque chose, une touche de féminité peut-être. Alors mes doigts remontent vers mes seins, jouent avec eux un instant. Très vite je sens se durcir les tétons qui transparaissent sous le tissu fin. Et le désir soudain de sortir de la cabine, de m'exhiber, me saisis. Le miroir me renvoie la rougeur subite de mes joues, et mon sourire. 
Je ne suis plus tout à fait moi-même.

Résistant à cette impulsion étonnante, venue de mes démons intérieurs, je me contente de tourner devant le miroir, je minaude, joue les aguicheuses. Juste pour moi, pour mon propre plaisir. La cabine est vaste, la lumière légèrement tamisée, les murs peints en un ocre sombre et délicat. L'ambiance me séduit totalement. C'est alors que je lève les yeux un bref instant, et à ma grande surprise je découvre un discret point rouge, tout là-haut dans un angle. Je m'immobilise, interdite, le temps de réaliser que cela ne peut être qu'une caméra vidéo. 
Une caméra vidéo ? Une surveillance dans la cabine d'essayage ? C'est illégal. Pervers. La trahison et la colère me submergent, vite remplacées pourtant par une excitation qui me surprend et me gêne. J'hésite encore, prête à sortir en claquant la porte de ce piège infâme, mais une étrange ardeur me retient et me pousse, quasiment à mon insu, à bouger de nouveau devant la glace, en ondulant des hanches de façon plus que suggestive, sans quitter la caméra des yeux. Je sens une douce chaleur dans mon ventre. La tentation de céder à cet exhibitionnisme refoulé que l'on a tous en nous, me submerge. Me commande. Je ne peux plus résister. 

J'entame une danse langoureuse, en laissant mes mains caresser doucement mes hanches, puis remonter vers mes seins, les aguicher. Je ne sais pour qui je donne ce spectacle, mais dans l'immédiat cet aspect des choses m'est complètement égal. Je suis comme ensorcelée par l'ambiance qui règne en ce lieu hors normes. Que feront-ils (ou elles) de ce film ? Quelle importance, le plaisir est tellement fort…

Avec lenteur, j'ôte le modèle sensuel que je portais et en choisis un autre, totalement à l'opposé de la féminité agressive du premier. Un modèle blanc, avec quelque chose d'innocent mais de terriblement attirant. Collection "Ingénue" cette fois. C'est également un ensemble, léger et soyeux, qui se marie avec des bas satins à couture. Il rend hommage aux formes généreuses de mon corps. Un ensemble parfait pour jouer et séduire de façon presque inconsciente. Allumeuse, aguicheuse, sensuelle et naïve, telle est l'image que me renvoie cette fois-ci le miroir dans lequel je me noie.
Mes caresses sur mon corps offert se font plus précises, plus érotiques. Quand un coup discret est tout à coup frappé sur la porte de ma cabine, et une voix de femme chaude et rauque me demande si je souhaite aller plus loin. J'entrouvre le porte, regarde cette inconnue qui me parle, sans vraiment pouvoir distinguer son visage qui reste dans l'ombre. Car les lumières de la boutique sont à présent éteintes, tout est plongé dans la pénombre. Devant mon air interrogateur et quelque peu inquiet, la jeune femme sourit et m'explique que la boutique est fermée, qu'elle ne voulait pas m'interrompre et que je suis la bienvenue pour rester. En sa compagnie. Aussi longtemps que je le désire.

Cette femme n'est que très légèrement vêtue, tout comme moi, mais dans un style fort différent. Elle arbore fièrement un petit haut minimaliste rouge flamboyant au décolleté plongeant dont ses seins plantureux menacent à tout instant de déborder et de grandes bottes qui montent jusqu'au milieu de ses cuisses longues et galbées. J'ai envie de la toucher, de caresser ses seins. Elle surprend mon regard, comprend instantanément et me prend la main, la pose sur son sein gauche. Doucement, je le frôle, puis le saisis… J'attrape son téton déjà dur et me mets à jouer avec. Elle ferme alors les yeux et soupire de plaisir. Le charme se rompt, je laisse retomber ma main, abasourdie par mes gestes. 

De ma voix cassée à force de trop fumer et de ne pas dormir, sans même réfléchir à la portée de mes mots inconscients, je lui murmure à l'oreille mon envie d'un public, un public d'hommes. Qu'est-ce qui me prend ? La jeune femme me sourit d'un air complice, prend ma main et m'entraîne vers une porte de service que j'avais à peine remarquer. Une porte dont l'accès est "strictement réservé aux employés". Elle la pousse. Une fois de l'autre côté, je me retrouve dans une salle remplie de miroirs qui réfléchissent la seule source de lumière de la pièce. Une petite lampe à abat-jour doré qui crée un jeu d'ombres et de lumières mystérieux, envoûtant. Oriental Je suis comme hypnotisée. 

A peine ai-je le temps de jeter un œil autour de moi et d'apercevoir des silhouettes dans le coin que je sens deux mains me poser un bandeau noir sur les yeux. Des mains viriles et fortes, un peu calleuses. On m'attrape les poignets, je sens mes bras tirés vers le haut, au-dessus de ma tête. On m'attache, je le sens, à une lanière en cuir qui, je suis prête à le parier, pend d'un crochet solidement fixé au plafond. Ainsi suis-je prise au piège. Une proie consentante, à la vue et à la merci de tous. Quels que soient ces "tous".. 
Je ne ressens aucune peur, juste cette excitation folle, incompréhensible qui me submerge, donne à mon corps des mouvements sensuels et aguicheurs. Je sens des mains parcourir mon corps, partir à la découverte de mes secrets, en explorer les méandres. J'écarte les jambes pour leur laisser libre passage, tout mon corps frissonne. Je gémis doucement. Il n'y a pas deux mains, non, mais quatre, qui me caressent. Je ne peux les voir, mais je les sens. Des mains d'hommes. Mais je sais que la jeune femme nous regarde. L'un de mes deux amants est debout devant moi, il me caresse les seins, les prends dans sa bouche pour les sucer avec douceur puis les mordre avec violence. Je me cambre, sans plus de voix sous la douleur et le plaisir combinés. L'autre homme est à genoux, ses mains se promènent sur mes fesses, sa langue explore l'humidité de ma grotte secrète. 

Au comble du désir, hors de mon moi habituel, je ne veux plus qu'une seule chose : que ces inconnus me prennent, maintenant, sauvagement. Mais je sens au contraire, impuissante, malheureuse, leurs mains se retirer. Mes liens sont défaits, mes bras retombent le long de mon buste, engourdis. La jeune femme s'approche alors et commence à danser au son d'une musique lancinante, fascinante. Je la devine, je devine ses mouvements et je la suis, le désir brûlant jusqu'au plus profond de mon corps. Je suis sûre que les hommes regardent. C'est pour eux que je me donne. Cette inconnue et moi, nous sommes l'expression même d'un fantasme intemporel. 

Elle me caresse, avec une légèreté qui me fait frissonner, qui provoque en moi des tremblements souterrains, prémices d'une irruption imminente. Elle me pousse vers l'avant, brutalement. Je perds l'équilibre, tombe à genoux. Je suis à quatre pattes, impuissante. L'un des hommes est devant moi, son sexe dressé, dur et lisse, me touche le visage. Si doux. Je le prends dans ma bouche avec gourmandise, commence à aller et venir sur lui avec ma langue. J'entends l'homme respirer plus fort, gémir de plaisir alors que mes lèvres parcourent son organe. Son compagnon vient se placer derrière moi, il arrache ma culotte, écarte mes cuisses et me prend violemment par derrière. Je retiens un cri et accélère ma cadence sur le sexe qui s'enfonce dans ma bouche, au rythme des secousses imprimées à mes hanches. Lorsque l'orgasme arrive, il emporte tout sur son passage, comme un séisme d'une ampleur inégalée, et je sombre dans le noir, projetée dans les étoiles qui dansent devant mes yeux. 

Lorsque je reviens à moi, une éternité - quelques minutes ? - plus tard, je suis de nouveau dans la cabine d'essayage. Comme si rien ne s'était passé. La jeune femme a disparu. Seulement j'ai encore le souffle court et le corps gorgé de plaisir. Ce n'est pas une illusion. Je lève les yeux vers le coin de la cabine, mais il n'y a plus de voyant rouge. La caméra vidéo est éteinte. A-t-elle seulement existé ailleurs que dans mon imagination ? Si je n'avais ces sensations si fortes, je pourrais peut-être me convaincre que j'ai halluciné. Mais je sais que je n'ai pas rêvé. 

Sans plus m'attarder ni réfléchir, je rassemble mes affaires, me rhabille avec effort et sort de la cabine. La boutique est éclairée, une vendeuse que je n'ai jamais vue s'approche de moi et me demande d'une voix doucereuse si j'ai trouvé ce que je désirais. Je souris et sans détourner le regard je lui réponds simplement "oui". 
Puis je lui tends l'ensemble blanc, intact, presque virginal, que l'on a replacé avec moi dans la cabine d'essayage. J'ai décidé de l'acheter. En souvenir. 

Et je ressors dans la rue, cette rue inconnue dont je n'ai pas pensé à noter le nom. Au soleil, à la lumière du jour, la réalité reprend le pas sur les fantasmes. Tout s'estompe doucement. Je me sens bien, plus femme que je ne l'ai jamais été, avec une envie irrésistible de croquer tous les hommes que je rencontrerai. Je déboutonne mon chemisier jusqu'à laisser apparaître la naissance des seins et la dentelle du soutien-gorge et je rentre chez moi, conquérante.

Bien après, j'ai voulu retourner dans cette boutique, mais je n'ai jamais retrouvé la rue, malgré tous mes efforts. J'ai eu beau interroger, personne ne semblait savoir. J'ai fini par abandonner mes recherches, sans regrets. Peut-être parce que j'avais déjà trouvé ce que je désirais et que je n'avais plus besoin d'eux. Car tout avait changé pour moi ce jour-là. 
Je leur en suis à jamais reconnaissante.

Montréal,
Le 29 avril 2003

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