|
C'était une soirée de
décembre. Passée au coin du radiateur, devant la grande baie vitrée, à regarder la première neige de l'hiver tomber en doux
flocons, légers et gracieux. Une soirée froide, comme je les aime. Les illuminations de Noël rendaient les rues pimpantes et gaies : guirlandes
lumineuses, clignotantes, rouge, bleue, verte… Je ne me lassai pas du spectacle.
L'hiver avait enfin décidé de pointer le bout de son nez et de nous amener sa blancheur
immaculée. J'étais heureuse. C'était de nouveau le temps des câlins coquins sous la
couette, des réchauffements corporels à deux. Le temps des veillées et des histoires
aussi.
Et justement, ce soir-là en allant me coucher j'avais l'esprit un peu
ailleurs, perdu quelque part dans mes rêves de petite fille. Je me suis pelotonnée tout contre mon
homme, une jambe en travers des siennes, mon bras posé sur son torse, mon visage blotti au creux de son
épaule. Et je lui ai murmuré à l'oreille : "raconte-moi une histoire".
Il a souri. Je lui ai caressé la joue et je l'ai embrassé. "Raconte-moi une histoire. S'il te plait." Alors il m'a serré plus fort contre lui et il a
commencé.
Blanche Neige et les sept (paires de) mains
Il était une fois, dans un royaume
lointain, dans un temps encore plus lointain, une reine belle comme
l'Enfer. Sensuelle, chaude et respirant la luxure par chaque pore de sa
peau. Elle régnait sans partage sur son domaine et dans le cœur des
hommes. Enfin… un peu plus bas que leur cœur. Une main de fer dans un gant de
velours. Elle était dotée d'une personnalité forte qui ne supportait pas de
rivale. Il fallait qu'elle soit la plus désirable. Elle était un peu
sorcière, disait-on dans les chaumières, ce qui expliquait son teint toujours frais et sa ligne
parfaite.
...
Elle avait l'habitude de vérifier son pouvoir sur les hommes en posant chaque soir à son miroir envoûté la question rituelle : "miroir, mon beau
miroir, dis-moi qui est la plus désirable des femmes de ce royaume ?". Et le
miroir, subjugué, répondait invariablement la même chose : "La femme la plus désirable de ce
royaume, c'est vous, ma reine incomparable". La reine, satisfaite, souriait alors et se couchait en
paix.
Mais un soir, le miroir hésita. La reine, furieuse, le prit à parti, le harcela jusqu'à ce qu'il lui avoue qu'il avait au vent d'une beauté supérieure à la
sienne. Elle menaça de le briser, et le miroir céda : "cette beauté a un teint de
porcelaine, beau comme un tapis de neige immaculée en plein hiver, et des cheveux noir comme les plumes des
corbeaux. Elle s'appelle Blanche-Neige, ma reine".
De rage, la reine attrapa le miroir et le retourna face contre le mur. Cette nuit-là elle ne ferma pas l'œil. Le lendemain
matin, elle avait les yeux cernés, le teint brouillé et l'humeur
massacrante.
...
La reine retourna à ses affaires, satisfaite du sort qu'elle venait de jeter à cette petite
pimbêche. Quelques jours s'écoulèrent, sans que Blanche-Neige ne fasse son apparition dans les couloirs du château. Elle se
cachait, et n'éprouvait plus aucun désir. Ses mains d'ordinaire si habiles ne lui inspiraient plus que du
dégoût.
Mais cela ne suffit pas à la reine, pour qui Blanche-Neige méritait une leçon plus
sévère. Car entre-temps était arrivé au palais un prince qui demandait la main de la jeune femme. Le Prince
Charmant. C'était son rôle, il se devait d'épouser Blanche-Neige. Alors il était
là. Fasciné cependant par la reine et sa maturité sensuelle. Car il avait toujours été attiré par des femmes plus
âgées, plus expérimentées, plus dominatrices.
...
Ils l'emmenèrent dans les sous-sols du château. Dans une vaste salle de torture reconvertie en salle des
plaisirs. Plaisirs pervers et sadiques, plaisirs du corps et de la chair. La pièce privée de la
reine. Réservée à son seul usage. Tous ses amants y étaient passés, mais aucun n'y était
revenu. Elle les jetait une fois usés. Sucés jusqu'au trognon.
Le Prince déposa Blanche-Neige sur la table de torture et lui attacha les poignets et les chevilles aux gros anneaux de fer qui en ornaient chacun des coins.
...
Blanche-neige ne quittait pas sa marâtre des
yeux. Ses seins lourds écrasés contre le bois de la table, ses doigts
crispés, ses prunelles élargies, ses lèvres écartées… elle se sentait submergé par un flot de jalousie, aigre et
mauvaise. Son corps appelait la luxure de toutes ses fibres, frissonnant sous les caresses des sept paires de mains qui la parcouraient
en tous sens. Elle aurait voulu supplier, se mettre à genoux, promettre Dieu et diable à ces hommes pour sentir leurs sexes en
elle, par tous les trous imaginables. Elle hurlait silencieusement de ne pouvoir prendre un de ces membres durs et turgescents dans sa
bouche, l'avaler presque au fond de sa gorge pour mieux se retirer, jouer avec un gland, sentir la semence salée et épaisse lui remplir le gosier…
...
Mon ami a ainsi conclu son histoire de Blanche-Neige et les sept mains. Les miennes, de mains, s'étaient depuis longtemps égarées sous la couette. Sa langue avait trouvé mon oreille, l'avait exploré, me procurant des sensations exquises. J'étais sortie du royaume de l'enfance, avide de contes, pour rentrer dans celui de la reine, insatiable de plaisirs.
Dehors la neige tombait toujours en flocons légers qui recouvraient tout, assourdissant les bruits de la ville. C'était une soirée de décembre.
Chaude, comme je les aime.
Montréal,
Le 06 décembre 2003 |