Corée à coeur

Des photographies et des textes illustrant mon expérience de la Corée du Sud, forgée par la lecture, l’écriture, la danse, le cinéma et la télévision et, surtout, une résidence d’écriture de deux mois à l’automne 2025 dans les montagnes de Hoechon, près de Wonju, ville littéraire de l’UNESCO de la province de Gangwon, suivie d’une semaine de découverte, à pied, de Seoul. Une immersion sans fard à la rencontre de gens, de lieux, de culture et de nature.

les montagnes si vertement denses
m’enserrent
me pressent et me portent
elles sont un écrin
un cocon dangereux
où tout ralentit, flotte et s’immobilise
dans une attente incertaine
une fin, un recommencement ou un éternel jeu

un je pris dans les fils
de ces araignées tisserande d’orbes
dentellières des temps anciens
veilleuses silencieuses et solitaires
condamnant les insouciants
dont elles écrivent le nom sur leur toile
Cassandres d’aujourd’hui
et gardiennes de demain
[…]

Ici, pour ceux que je croise, je suis la fille du Nord et du froid. Celle qui vient du Kaenada 캐나다 (Canada). Celle qui aime l’inattendu, qui n’a pas de téléphone cellulaire ni de montre et qui se perd avec un certain plaisir, armée d’un carnet de notes et de quelques notions de coréen.
Celle qui se sent néanmoins toujours un peu à part, observatrice à la fois privilégiée et distante de la vie locale. J’en reste séparée par la langue, la couleur de peau, le comportement, mais aussi par des expériences plus intangibles, comme la culture, le territoire, l’histoire, les guerres et les grands mouvements sociétaux… Étant immigrante, je ressens aussi cet écart au Québec, mais il est atténué par une langue commune et une histoire qui ne m’est pas totalement inconnue.

Ici, pourtant, comme partout ailleurs, l’humain est le même, même si la société, elle, est différente. Le pays est tiraillé entre le passé et l’avenir, comme moi je le suis entre les différentes cultures qui m’ont façonnée. Ici, les temples côtoient les barres d’immeubles, les vieux quartiers jouxtent des districts ultra modernes, les montagnes veillent sur les gratte-ciel. Dans ce pays montagneux entouré par la mer, la nature, avec ses champs et ses rizières, ses forêts et ses pics, participe de l’identité locale, au même titre que les tours d’acier et de verre et les vieilles maisons décrépies, les échoppes fourre-tout et les magasins de luxe, les 포장마차 pojangmacha et les cafés tendance. En ville, la modernité et la technologie s’effacent en quelques coins de rue pour laisser place à l’histoire et à la patine du temps qui passe. En ville, tout va vite, et pourtant, dans certains quartiers, le temps semble ralentir et se figer, comme pour retrouver, pour un instant éphémère, le rythme des campagnes. Cette dichotomie me renvoie invariablement à la nostalgie des jours sereins dans les montagnes de Hoechon, rythmés par la pluie et le soleil, le changement de saison et le silence de la nuit. Là où le temps semblait s’écouler différemment. Cela me rappelle mon enfance, entre région parisienne et campagne bordelaise. Pour moi, c’est à la fois familier et complètement étranger. Les couleurs, les odeurs, les sons… tout a une qualité propre et distincte, marquée par l’histoire, le climat et le relief.
Malgré tout, je m’y reconnais.

se perdre
dans l’immensité du ciel
et l’écrin des montagnes
dans le vert de la forêt
et l’ocre des champs
dans l’odeur du 깻잎 kkaennip
et l’appel des oiseaux

plonger
dans ses pensées
et ses rêves fragmentés
au creux de la nuit
깊은 밤에 gipeun bame
sous le regard
des étoiles lointaines

marcher
pour mieux réfléchir
les muscles tendus
et l’esprit vide
en saluant machinalement
안녕하세요 annyeonghaseyo
ceux qui cultivent aussi
l’art de l’errance
et de la lenteur

découvrir
cette terre
이 토지 i toji
admirative
de celle qui l’a si bien racontée

se faire offrir
le temps
et le garder dans son cœur
à jamais
내 마음속에 nae maeumsoge

그리울 거예요 geuriul geoyeyo…

 

Tous les textes sont tous droits réservés © Julie Turconi